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Collectif feignasse

Collectif des sans emploi, chômeurs, précaires, et tous ceux qui sont privés de moyen d’existence... feignasse[AT]riseup.net

Nous ne voulons pas le plein emploi, mais une vie pleine !

Publié le 23 Août 2014 par Collectif Feignasse

Nous ne voulons pas le plein emploi,  mais une vie pleine !

Lorsqu’un ménage s’équipe d’une machine à laver, on n’entend jamais les membres de la famille, qui devaient auparavant faire la lessive à la main, se plaindre que cela les “prive de leur travail”. Mais, chose curieuse, si un développement semblable se produit à un niveau social plus large, c’est considéré comme un problème grave — “le chômage” — qui ne peut être résolu qu’en inventant de nouveaux boulots.

Les projets de partager du travail en établissant une semaine de travail un peu plus courte semblent, à première vue, aborder la question de façon plus rationnelle. Mais ces projets n’affrontent pas l’irrationalité fondamentale du système social basé sur les rapports marchands. Tout en réagissant contre une des manifestations de cette irrationalité (le fait que certains travaillent beaucoup alors que d’autres sont sans travail), ces projets tendent en réalité à renforcer l’illusion que, pour sa plus grande part, le travail actuel est normal et nécessaire, comme si le seul problème était que, pour quelque étrange raison, le travail est partagé inégalement. L’absurdité de 90% des boulots existants n’est jamais évoquée.

Dans une société rationnelle, l’élimination de tous ces boulots absurdes (pas seulement ceux qui contribuent à la production ou à la vente de marchandises ridicules et non nécessaires, mais aussi ceux, beaucoup plus nombreux, qui sont impliqués directement ou indirectement dans la promotion et la protection du système marchand) réduirait les tâches nécessaires à un niveau si dérisoire (probablement moins de 10 heures par semaine) qu’on pourrait se les répartir volontairement et coopérativement, sans qu’il soit nécessaire de recourir aux stimulations économiques ou à la contrainte étatique.

Certaines actions récemment menées en France (qui, comme d’habitude, n’ont pratiquement pas été mentionnées dans les médias américains) font un contraste rafraîchissant avec les appels “progressistes” en faveur de l’égalité dans l’esclavage salarié.

En décembre 1997 et janvier 1998, des dizaines de milliers de chômeurs ont manifesté dans des dizaines de villes françaises, occupant souvent des bureaux de l’ANPE, des CAF, des antennes Assedic, des agences des services publics (électricité, gaz...), des études d’huissiers, envahissant des magasins et restaurants chics, et investissant des supermarchés pour s’y servir gratuitement. Ce mouvement, quoique bien plus audacieux que les actions des chômeurs aux États-Unis, est resté malheureusement en grande partie sous le contrôle des associations de chômeurs officielles (dominées par le parti communiste, les partis gauchistes et les syndicats). Cependant, nombre d’occupations ont été effectuées à l’initiative d’individus qui commençaient à se passer des porte-parole officiels: à parler et à agir pour eux-mêmes.

Cette tendance radicale s’est montrée particulièrement active à la mi-janvier à Paris, quand des chômeurs ont brièvement occupé la bourse de commerce et l’École normale supérieure, puis (lorsque la police les a obligés à sortir) un amphithéâtre de l’université de Jussieu. Bien que cette occupation fût évidemment tout aussi illégale que les précédentes, les autorités universitaires n’ont pas appelé la police, et des assemblées de 100-200 participants y ont eu lieu tous les jours pendant les deux mois et demi suivants.

Alors que la plupart des occupations du mouvement officiel avaient été brèves, contrôlées bureaucratiquement et symboliques (destinées simplement à faire pression sur le gouvernement pour qu’il accomplisse certaines réformes), les occupants de Jussieu ont voulu créer un forum permanent pour le débat public. Ils ont ouvert leur assemblée à tout le monde, plutôt que de la limiter aux seuls chômeurs, et ont commencé à chercher des liens avec d’autres terrains.

Les participants se sont accordés sur deux principes de base: que les luttes soient menées de façon autonome (les partis, les syndicats et d’autres organisations hiérarchiques étaient reconnus comme les ennemis de toute lutte vraiment radicale); que le salariat soit remplacé par l’activité à la fois libre dans son contenu et auto-organisée.

L’assemblée de Jussieu n’a pas prétendu représenter qui que ce soit; elle a simplement servi de lieu de rencontre où les gens pouvaient discuter de tout ce qu’ils voulaient et, si l’envie les en prenait, se joindre à d’autres individus intéressés à réaliser tel ou tel projet particulier (tracts, “balades”, etc.). Toute une série d’actions plus ou moins impromptues ont été menées par des bandes baladeuses de quelques dizaines de personnes, qui pouvaient, par exemple, aller interrompre un défilé de mode ou jeter des tomates pourries sur un huissier; puis envahir un supermarché et contraindre les propriétaires à leur faire “don” de quelques paniers de nourriture; puis prendre le métro pour aller dans un autre quartier afin de distribuer des tracts ou bomber des graffitis (“Le temps payé ne revient plus!” “Nous ne voulons pas une part du gâteau, nous voulons la boulangerie!”); et rentrer en fin de journée à Jussieu pour discuter les aventures du jour.

Dans les pages suivantes, nous avons traduit quelques extraits de leurs tracts et communiqués. Nous les diffusons parce que nous pensons qu’ils pourront être utiles à des gens dans d’autres pays qui sont confrontés à des situations semblables. Et non pas (comme il arrive si souvent avec le reportage international “radical”) pour les assommer avec le spectacle d’événements exotiques et dont on grossit l’importance: un tel spectacle donne l’impression que la révolution consiste en des actions surprenantes et permanentes, qui ne peuvent être réalisées que par d’autres quelque part de l’autre côté de la planète.

Nous ne pensons pas que la France soit à la veille d’une révolution. Les actions décrites ici n’ont impliqué qu’une toute petite minorité de la population, et déjà le mouvement semble retomber: aux dernières nouvelles, l’assemblée de Jussieu n’a plus lieu que deux fois par semaine. Mais nous pensons que bien des participants ont découvert là que la vraie vie commence avec des expériences personnelles. Et de telles expériences mènent parfois à des choses plus grandes.

BUREAU OF PUBLIC SECRETS
Avril 1998

Il se passe quelque chose de pas ordinaire dans ce pays. Si peu ordinaire que les médias, les politiques, les syndicats ont décidé de faire silence sur ces événements... Voilà en effet deux mois que Jospin a opposé un refus catégorique aux revendications des chômeurs, que les syndicats et associations officielles leur ont recommandé de rentrer chez eux, que la presse les ignore totalement, que la police les réprime, parfois seulement pour de banales diffusions de tracts...

Pourtant, presque partout dans ce pays, des individus se sont regroupés en bandes, en collectifs, en assemblées et ont commencé à se parler comme ils l’entendaient, directement, librement.

Nous sommes de ceux qui participent à l’assemblée de Jussieu. Voilà un mois et demi que se tient tous les soirs une sorte de forum permanent qui invente lui-même les conditions de sa continuation... On s’y parle et surtout on s’y écoute. C’est ainsi que s’y mêlent et s’y entendent des “chômeurs”, des “précaires”, des “salariés”, des “étudiants”, des “lycéens”, des “RMIstes”, des “canailles”, des “militants”, des “syndiqués”, des “membres” de parti ou d’association, des “rien de tout”... Si nous mettons des guillemets à toutes ces catégories, c’est justement parce ce qu’à nous parler, nous nous sommes rendus compte que nous existions tous et chacun bien au-delà de ces catégories dans lesquelles on veut nous enfermer et souvent nous opposer... Qu’au delà de notre fonction sociale particulière, nous étions des êtres entiers, sujets d’une histoire commune, d’une oppression commune, mais aussi animés de besoins, de désirs, de questionnements qui pouvaient être communs.

Nous nous sommes alors mis à discuter de TOUT. Et d’abord de ce qui bouffait nos vies. Que ce soit le travail et son inutilité (en faisant l’inventaire de la production de cette société, nous avons constaté qu’à 90% elle produisait de la merde et de l’inutile), ses miettes de salaires, sa hiérarchie, son horreur quotidienne... Que ce soit le chômage, avec sa misère et son ennui, qu’en discutant nous avons reconnu comme un moment du travail, par la menace permanente qu’il fait courir sur la tête de chaque salarié, le forçant à se soumettre par le chantage à la thune, à la faim.

Nous avons aussi parlé de l’argent, du commerce, de la société qui les imposait, mais encore du sale air qu’on respire, de la santé, de l’alimentation... Et il nous est paru clair que dans cette société, par quelque bout qu’on l’abordait, on ne pouvait changer un détail sans devoir transformer la totalité. Que tout était lié à la pensée de l’argent, au profit, et que nous, êtres humains, n’étions considérés dans ce monde que comme de vulgaires marchandises, payées plus ou moins misérablement, exploitées, expulsées, jetées après usage... Tout cela on se l’est dit, petit à petit, et on a décidé de le communiquer...

On écrit donc des textes, des tracts, mais surtout, privilégiant la relation directe, on s’invite dans des cantines d’entreprise pour aller discuter avec les salariés, on occupe des lieux de toutes sortes (ANPE, CAF, agences EDF, compagnies de l’eau, journaux, restaurants etc.) pour dire à tous ce qu’on se dit en assemblée... On rencontre et manifeste notre complicité avec des grévistes de la COMATEC, avec des “sans-papiers”, avec des opposants au maïs transgénique membres de la Confédération paysanne, parce que nous avons réalisé avec eux que nos griefs particuliers relevaient de la même cause: l’argent, la thune, le pognon, le pèze, le flouze, l’artiche, l’oseille, les pépettes, la caillasse, la némo, le blé, la maille, la fraîche, les ronds, le carbure quoi!

On essaye de réfléchir à la société que nous voudrions en expérimentant immédiatement certaines formes de réappropriation: une assemblée ouverte, permanente; l’idée d’un potager, pour s’essayer à la vraie culture; des leçons de générosité aux commerçants, ces représentants zélés de l’égoïsme social; des jeux, des balades, des banquets où s’esquissent d’autres rapport sociaux... Comme le résumait l’une d’entre nous lors d’une assemblée: “Ça fait deux mois que j’ai plein d’amis, que je ne m’ennuie pas et que je n’attends plus mon chèque de fin de mois avec la même angoisse”.

On fait également savoir, d’une autre manière, à certains de ceux que nous avons reconnus comme étant des ennemis de l’humanité (des huissiers, des banques, des marchands, des administrations, des journalistes...) que quand nous ne sommes plus isolés, leur ignominie quotidienne n’est plus sans réponse...

Et toujours, on continue de se réunir dans cette assemblée... On boit et mange ensemble... On a subi la répression (la seule réponse du gouvernement au mouvement)... On s’est battu pour la libération de quatre camarades emprisonnés... On réfléchit, on critique, et on se critique ensemble...

Et l’on s’est dit que non seulement il était prévisible qu’il n’y aurait plus jamais de travail pour tout le monde (à cause des machines, à cause du néo-esclavagisme dans le dit Tiers-monde...), mais que quand bien même, nous n’avions envie de travailler aucune heure à produire des saloperies et de l’inutile, et que c’était toute la production qu’il fallait repenser, en fonction de nos besoins et de nos désirs réels. On s’est dit encore que tout l’argent du monde, même divisé également entre tous, ne changerait concrètement presque rien à nos vies. (Tout l’argent qu’ils cèderont nous le prendrons mais l’argent n’est pas ce qui nous manque essentiellement.)

TANT QU’IL Y AURA DE L’ARGENT,

IL N’Y EN AURA JAMAIS ASSEZ POUR TOUT LE MONDE.

Ces réflexions partagées nous ont mené logiquement à la nécessité d’inventer une autre société, dont les hommes décideraient eux-mêmes de leur activité et de leur production, au lieu d’être les esclaves de celle-ci. On se rend compte évidemment que c’est un projet gigantesque, mais après tout, beaucoup d’entre nous étant “chômeurs”, nous possédons une richesse inestimable: LE TEMPS! Et désormais nous le prenons, car le projet d’un temps réellement vécu nous est bien plus passionnant que le temps vide ou mesuré passé entre sa télé, son boulot ou son bureau d’aide sociale...

On se dit que ce sentiment, cette idée, sûrement des millions d’entre nous la portent plus ou moins enfouie en eux; qu’il nous faut nous rencontrer, nous, les isolés, les dominés, pour ne plus l’être... On commence à circuler, à s’écrire. Un débat s’ébauche à Paris et en province. Des coordinations, des actions communes s’organisent.

Quant à la richesse véritable, pour nous, elle est à l’opposé de la marchandise et de l’argent. En même temps nous découvrons que la richesse est dans nos échanges, dans nos menées communes, dans les prémices que portent les rêves d’une autre société, humaine, que nous vous invitons à réfléchir avec nous. [7 mars]

Si nous occupons aujourd’hui l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, c’est d’abord pour une raison pratique immédiate: il s’agit d’ouvrir à tous un forum où tout ce qui est discutable peut être discuté. [...] L’isolement des individus est la principale faiblesse des luttes passées et l’arme de choix du pouvoir présent. Et c’est cela-même qu’il nous faut briser. [ca. 17 janvier]

Si nous occupons aujourd’hui le siège du Parti socialiste, 10, rue de Solférino, c’est en réponse à l’intervention télévisée du Premier ministre hier soir [...]. Notre mouvement, loin de toute revendication corporatiste, entend poser le problème général de l’organisation du travail, et les questions de fond de la société si soigneusement esquivées hier soir. C’est pourquoi, nous invitons chacun à étendre, continuer la lutte et à s’auto-organiser. [22 janvier]

Pas besoin d’ANPE pour trouver une OCCUPATION
Assemblée générale tous les jours sauf le week end à Jussieu à 18 H

Les balades sont des journées de rencontres actives et de jeux à l’échelle de la ville et de la vie. Il est souhaitable qu’aucune routine ne s’y installe — que l’imagination de chacun s’exprime et serve de tremplin. Certains trouve notre enthousiasme excessif. Il ne s’agit pas de dire que “nous sommes les meilleurs” mais notre “assemblage” contient une “graine de magie”. Des liens se tissent peu à peu; nous nous réapproprions des morceaux de liberté; nos rêves, nos délires mêmes, conjugués, nous mènent à une réalité qui nous semble plus vibrante que celle d’hier. L’hiver a été long, laissons fleurir le printemps!

La meilleure façon d’abolir le chômage, c’est d’abolir le travail et l’argent qui lui sont associés.

Aussi est-il absurde de réclamer “la création d’emplois”; les richesses existent pour assurer la subsistance à toutes et à tous. Nous n’avons qu’à les partager. Quant au reste, une révolution sociale fermerait davantage d’usines et supprimerait plus d’emplois nuisibles en douze heures que le capitalisme en douze ans. Pas question de continuer à fabriquer des colorants alimentaires, des porte-avions ou des contrats d’assurance... Pas de “plein emploi”, une vie bien remplie!

Il est juste (moralement et stratégiquement) de réclamer par exemple que les jeunes puissent toucher le RMI, parce que leur situation apparaît comme une incohérence manifeste. De même, il est important d’imposer la gratuité de tous les services publics pour les pauvres. Mais un mouvement social ne peut se contenter, en guise d’arguments, des contradictions et des mensonges de l’adversaire; il doit mettre en avant ses propres exigences, c’est-à-dire non seulement les raisons profondes de sa colère mais ses désirs. S’il ne le fait pas, il se borne à réclamer de la justice à ceux qui organisent l’injustice et en vivent. Ainsi il part battu. Le fameux slogan SOYONS RÉALISTES DEMANDONS L’IMPOSSIBLE! n’est pas une simple provocation ou un bon mot poétique, c’est réellement la voie du bon sens. [...] Salariés, étudiantes ou RMIstes, toutes et tous nous manquons d’abord d’espace et de temps pour nous rencontrer, échanger nos rêves, inventer nos vies. Plutôt la débauche (de caresses et d’idées) que les embauches!

Jusqu’ici la figure alarmant du chômeur a été instrumentalisée en terrorisme social par le système capitaliste afin faire accepter n’importe quel boulot même le plus absurde, à n’importe quelles conditions. [...] N’est-il pas temps de s’interroger sur le sens de ce que l’on produit, de se poser ces questions essentielles: produire quoi? pour qui? pour quoi? comment? à quel coût écologique et social? [...] Arrêtons de nous en remettre à ces spécialistes du mensonge de bois qui prétendent parler en notre nom. À nous de décider de ce qui est possible, de ce que nous voulons, et des moyens pour l’obtenir. À nous de reprendre en main notre vie individuelle et collective. À nous de nous réapproprier les moyens matériels que les possesseurs des pouvoirs politiques, financiers et médiatiques nous ont volés.

La liberté du chômeur est une liberté de ne rien faire, puisqu’en tant qu’individu tous les moyens de production lui sont refusés. [...] Le chômeur est dangereux dans la mesure où il cherche à donner un contenu à sa liberté. [...] La véritable alternatif n’oppose pas le travail salarié au chômage, mais l’activité libre à l’activité aliénée. [...]

La fonction de notre mouvement pourrait être de constituer un plateau, une plate-forme d’articulation de toutes les luttes parcellaires dans lesquelles nous parvenons à reconnaître le contenu universel de la lutte contre la marchandise. [...]

La contradiction essentielle de notre mouvement oppose le parti des revendications partielles représenté par les associations de chômeurs au parti du bouleversement, qui s’exprime si librement dans les A.G. de Jussieu. En tant qu’organisations réformistes et bureaucratiques, les associations de chômeurs ont des intérêts corporatistes, catégoriels, séparés et ne peuvent désirer la fin effective du chômage qui signifierait leur propre fin. Elles n’ont d’autre objectif que de mener éternellement une lutte sans victoire au contenu absurde. Elles ont tout sauf intérêt à l’élargissement du mouvement, qui alors leur échapperait. [...]

Il apparaît que l’un des problèmes les plus urgents qui se pose à notre mouvement est de sortir du ghetto de la revendication corporatiste portant sur le chômage, de trouver ce point d’exponentielle, d’embrasement qui nous ralliera les autres catégories de la population, d’obtenir une suspension du tempo tyrannique de la production. Un tel effet a été pour une part produit en 68 [...] Mais les organisations gauchistes bureaucratiques, si puissantes à l’époque, sont parvenues à les noyauter, comme cela était prévisible. [...] On a pu alors constater l’effet renversant de ces petits groupes de quelques dizaines de personnes qui exécutaient leurs décisions dans la seconde même où ils les adoptaient. Ce ne fut d’ailleurs pas seulement l’action qu’ils libérèrent, mais aussi la parole, tant il est vrai que c’est seulement dans la mesure où les hommes ont ensemble quelque chose à faire qu’ils ont quelque chose à se dire.

Quant aux chômeurs eux-mêmes, dans leur immense majorité, ils restent prisonniers de leur isolement. Cette lutte est aujourd’hui à la croisée des chemins: ou elle s’épuise dans l’exigence d’une impossible réforme du système d’indemnisation sociale qui pérennise le statut de chômeur, ou elle accède à la conscience supérieure de ce qui finalement la motive — une remise en cause des rapports marchands qui ont déjà dévasté tout ce qu’il y avait d’humain dans notre société.

Certains sociologists ont qualifié notre génération d’ “une génération sacrifiée”. Or nous refusons de sacrifier nos vies pour leur Bourse, pour leur gouvernement, pour leur politique d’intransigence. Nous menons une lutte quotidienne, organisée d’une façon autonome. Nous n’avons pas de chefs. Notre assemblée générale est souveraine et ses comités sont sujets à la base. [...]

Camarades lycéens, sans un changement social et économique fondamental, nous serons les chômeurs futurs. Nous appelons à tous de soutenir le droit des chômeurs et des précaires de vivre convenablement. Nous sommes ceux qui créerons notre avenir. Ne laissons pas à d’autres de le décider pour nous! Résistons!

[N’ayant pas l’original de ce tract du Comité d’Action Lycéen, je l’ai retraduit à partir d’une traduction anglaise parue dans la revue “The Nation”.]

“La fortune des 358 personnes les plus riches de la planète, milliardaires en dollars, est supérieure au revenu annuel de 45% d’habitants les plus pauvres de la planète, soit 2,6 milliards de personnes.” (Le Monde diplomatique, février 1997). [...] C’est fort naïf que de compter aujourd’hui sur des hommes d’état compréhensifs pour satisfaire aux doléances des pauvres. Les gouvernants, quelle que soit leur étiquette politique, ne sont que des administrateurs au service des véritables maîtres du monde: les propriétaires des multinationales transplanétaires. [...]

Il faut avoir l’esprit d’entreprendre la création d’une autre société. [...] Certes, c’est une tâche plus compliquée qu’encaisser un chèque et retourner se coucher jusqu’au retour de la vache enragée, ou attendre que des hommes providentiels résolvent les problèmes à notre place. [...] Mais c’est ça ou le triomphe du malheur. Agir ou subir, il faut choisir. Et puis, enfin... Voilà un travail digne d’êtres humains! [Bretagne]

Jeudi 8 janvier 1998, 200 militants de la Confédération paysanne ont investi des installations de stockage de maïs transgénique appartenant à la société Novartis. “Là, ils ont abondamment arrosé les graines à la lance à incendie pour alerter l’opinion sur les danger que feraient peser sur la santé de l’être humain les manipulations génétiques appliquées aux plantes. Selon la Confédération paysanne, le maïs transgénique pourrait transmettre à l’homme une rèsistance à l’effet de certains antibiotiques.” (Le Monde, Dimanche-Lundi 19 Janvier). Il s’agissait pour eux de s’insurger contre la décision du gouvernement français d’autoriser la mise en culture de ces produits.

Le mal-nommé “mouvement des chômeurs et précaires” n’a pas manqué de retrouver dans cette action exemplaire une puissante fraternité avec sa propre action. Ce sont en effet les mêmes rapports marchands qui tendent à exclure une majorité des hommes de toute emprise sur leur propre vie, de toute existence sociale et de la prise de décisions collectives, et qui engagent une dégradation continuée des conditions les plus élémentaires de la survie par un saccage avéré de la nature et un empoisonnement généralisé de la population. [...] Dans la version désormais suicidaire du capitalisme, chaque pas fait dans le sens du “Progrès” n’est qu’un pas vers la catastrophe. L’ampleur du désastre, et la menace de son aggravation, mettent en cause la nature même d’une société dominée par les rapports marchands, de façon vitale. C’est désormais CHACUN qui se trouve acculé par la simple nécessité de survivre à une transformation radicale de la société. [...]

Trois représentants de la Confédération Paysanne ont été, suite à cette action, mis en examen et placés sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter leur département et de se rencontrer. Tous les moyens dont nous disposons seront mis en uvre pour les soutenir, à commencer par notre participation à la grande manifestation de solidarité et de protestation devant le tribunal d’Agen le 3 février 1998, jour du procès de ces trois syndicalistes.

Assemblée générale de Jussieu, 21 janvier 1998

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