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Collectif feignasse

Collectif des sans emploi, chômeurs, précaires, et tous ceux qui sont privés de moyen d’existence... feignasse[AT]riseup.net

LUTTES DE POUVOIR AU SEIN DU PARTI TECHNOLOGISTE

Publié le 27 Septembre 2020 par Collectif Feignasse in 5G

 

 

5G : avis aux opposants sur les luttes de pouvoir au sein du parti technologiste

« La France est le pays des Lumières, le pays de l’innovation. J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile. Je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine (1). » Emmanuel Macron, président, ex-cadre de Rothschild & Cie

« Nous, avec le président, on n’est pas des technologistes […], on est des progressistes. Ça veut dire qu’on assume qu’on a besoin d’innovation, qu’on a besoin de progrès (2). » Amélie de Montchalin, ministre, ex-cadre de BNP-Paribas et d’Axa

« [C’est du] mépris à l’égard d’un bon nombre de personnes qui malheureusement n’ont pas accès à la 4G (3). » Julien Bayou, diplômé de Sciences-Po et porte-parole EELV

« Les formes rondes et rectangulaires des antennes 5G s’intègrent mal dans le tissu [urbain] existant (4). » Vincent Fristot, ingénieur et adjoint au maire EELV de Grenoble

Vous en savez déjà suffisamment. [Nous] aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences (5).

Lors du mouvement contre les capteurs Linky, des centaines de collectifs, des journaux alternatifs, des individus politiques ont mené l’enquête critique pour mettre en pièces le premier objet connecté imposé, sous tous ses aspects : économique, sanitaire, législatif – et surtout politique. Comme il n’est pas de malheur qui ne soit bon à quelque chose, beaucoup de ces recherches et des échanges entre ceux qui les menaient, eurent lieu au sein du filet numérique que nous voulons briser. Outre les innombrables réunions, déplacements et manifestations en chair et en os, on s’informa électroniquement d’une ville, d’une région, d’un pays à l’autre (Allemagne, Belgique). Il y eut du déchet, des radotages, pinaillages et insanités dignes d’une assemblée générale de copropriétaires, des boursouflures histrioniques qui guignaient là un marchepied, et un sourd refus de transformer ce mouvement de base en organisation hiérarchisée. Bref, des Gilets jaunes avant les Gilets jaunes. Un vrai mouvement d’auto-éducation dont les membres, individuellement et mutuellement, se transformèrent en enquêteurs afin de fonder et creuser les raisons de leur opposition. Sauf erreur, ce mouvement d’enquête et d’auto-éducation n’a qu’un précédent, celui de 2005 à propos du référendum sur la constitution européenne, qui vit la technocratie dirigeante, contredite par les électeurs, réunir son congrès à Versailles en 2008 afin de passer outre leur refus. Précieuse leçon, la technocratie n’obéit à la démocratie que lorsque la démocratie lui obéit.

Ce sont les réflexes et les méthodes de travail acquises lors du mouvement contre Linky que l’on a vus à l’œuvre sur la 5G. Alors que le mouvement s’épuisait au fur et à mesure de l’avancée d’Enedis et de la raréfaction des zones libres de boîtiers de commande et de surveillance à distance, ses participants non résignés tâchèrent de réfléchir afin de transformer leur retraite en offensive à venir. Il n’y avait que deux directions possibles : en avant ou en arrière. La seule issue radicale – en arrière - consistait à enquêter sur 150 ans de société électrique afin de revenir à la racine et d’esquisser « le noir bilan de la Houille blanche (6) ».
C’est-à-dire ce que nous coûte l’électrification du monde en termes de « contre-productivité (7)», de gaspillage des matières premières, de destruction des milieux et des paysages, de gaspillage en objets de consommation (Fnac-Darty, produits bruns, produits blancs), de perte  d’autonomie locale en matière de production d’énergie et plus fondamentalement en matière de mode de vie et de liberté. Le réseau électrique unifié et piloté centralement, c’est déjà la Machine à gouverner dont la 5G représente la nouvelle version.
Quant à la voiture électronucléaire, il eut fallu, là aussi, remonter aux vieilles batailles, perdues, contre la nucléarisation du pays (8), et de là aux débuts de la société électrique, un siècle plus tôt. Faire le lien avec le centre d’enfouissement des déchets nucléaires en chantier à Bure, dépotoir final de la filière électrique. En bref, trop de travail d’enquête et de formulation pour affronter finalement le stupide conformisme collectif sur l’« innocuité » de l’électricité nucléaire et la « nécessité » de la voiture individuelle.
La difficulté étant d’entreprendre une enquête historique un peu longue et creusée, un peu pensée, et d’oser affronter les risées, le scandale et l’outrage au bon sens progressiste que constituait un plaidoyer pour « le retour à la bougie ».

L’autre voie, que l’on pourrait dire suiviste, défensive - et facile - consistait donc, une fois de plus, à batailler contre la nouvelle nuisance - la 5G - et à défendre la précédente (la 4G), au nom du moindre mal contre le pire. Quant au mieux, ou simplement au bien, à la vie simple et tranquille, n’y compte pas lecteur, tu arrives trop tard dans un monde trop vieux. Tu défendras la prochaine fois la 5G contre la 6, la 6 contre la 7, et ainsi de suite, dans une perpétuelle guerre à reculons, jusqu’à ce que mort s’ensuive et la défaite finale.

Nonobstant, qui a assisté aux laborieux cours de physique, lors du mouvement anti-nucléaire des années 70, ou de « sciences de la vie » lors du combat contre les chimères génétiques (OGM) des années 2000, ou qui a passé des années à plancher sur les nanotechnologies et à faire la promotion de l’enquête critique, ne peut que se réjouir de la vitesse à laquelle de multiples collectifs à Nantes, Lyon, Montpellier, Rodez, Hendaye, etc. se sont jetés sur la technologie 5G et l’ont déchiquetée dans tous ses aspects, tels une meute de piranhas sur un touriste en maillot de bain.

L’enquête est complète, irréfutable le dossier d’accusation. Nul ne sera surpris par ses conclusions. La 5G est une opération techno-capitaliste impliquant les dirigeants de l’État et des grandes entreprises du numérique. Elle multiplie par x les ravages écologiques de l’industrie numérique, pillages de ressources naturelles et de matières premières, pollution des cieux par des milliers de satellites et de la terre par des milliers d’antennes, intensifiant le brouillard électromagnétique, ses effets cancérogènes et l’électro-sensibilité d’un nombre croissant d’individus. Jusque-là, dira-t-on, rien de nouveau. Si vous ne voulez pas des effets pervers de la société industrielle, supprimez la société industrielle qui envahit et détruit le monde depuis deux siècles.
Le pire - et l’avènement du pire - avec la 5G, c’est l’interconnexion généralisée de tout et de tous au sein d’un filet cybernétique universel, et la transformation du monde en machinerie générale automatisée, pilotée par son poste de commande central ; ce que le chroniqueur scientifique  du  Monde  nommait  en  1948,  la  « Machine  à  gouverner (9) ».  Une  Machine, contrôlant, surveillant et contraignant chacun de ses machins et machines (oui, c’est bien de vous que l’on parle), au moyen de leurs multiples connexions personnelles. Car gouverner, comme  vous  l’avez  encore  vu  ces  derniers  temps,  c’est  contraindre ;  et  la  Machine  à gouverner est une Machine à contraindre. Mais on ne va pas radoter ce qu’on a répété depuis des décennies, et que nous savons tous parfaitement.

Si les informations ne font pas défaut, elles ont jusqu’à ces derniers temps laissé indifférents les appareils rouges, roses ou Verts. Nul ne les a entendus réclamer un « débat public » quand la Commission européenne a lancé son plan d’action « La 5G pour l’Europe » en 2016, ni quand le Parlement européen a recommandé en 2017 un « dispositif de connectivité universelle » pour « innover dans le domaine de la robotique et de l’intelligence artificielle et intégrer ces technologies au cœur de l’économie et de la société (10) ». Cette année-là justement, Eric Piolle, maire-ingénieur EELV de Grenopolis, travaillait à cette intégration, inaugurant avec ferveur et enthousiasme le bâtiment de Schneider Electric dédié à la smart city et l’Internet des objets (11).

Silence toujours en 2018, quand le gouvernement publie sa « feuille de route 5G (12) », détaillant objectifs, moyens et calendrier, et alors que les ingénieurs du CEA-Léti de Grenoble testent la 5G aux J.O de Séoul. Idem quand l’État annonce les enchères pour les fréquences à l’été 2019 - « 5G, ça démarre enfin (13) ! », lance Le Parisien. Cet été-là, les parlementaires votent la loi qui vise à sécuriser le déploiement de la 5G, avec le soutien de l'ensemble des groupes (14) au Sénat.

François Ruffin ne réclame alors ni moratoire ni référendum, il fait juste son travail de député pour contribuer à cette sécurisation (15). Eric Piolle ne fustige pas « l’hypernumérisation », mais vante l’esprit d’innovation de sa ville : « […] de la révolution numérique aux recherches sur l’infiniment petit, à chaque fois Grenoble est en avance… c’est dans son ADN (16) ! »

Sur le fond, les technologistes verts et rouges n’ont pas d’objection au déploiement de la 5G, ni à une machination plus performante de nos vies. Comme les technologistes libéraux, ils comptent   sur   la   « planète   intelligente »   interconnectée   pour   rationaliser/rationner   les ressources  résiduelles. La  France  Insoumise  promet  de  « développer  la  ville  intelligente (Smart city) […] au service de la planification écologique » et la « e-démocratie » dans le cadre de sa « révolution numérique (17)  ». Le Vert Yannick Jadot se dit « convaincu qu'elle [la 5G] pourrait contribuer à la transition écologique dans certains secteurs (18) ». Tout comme la macronienne Amélie de Montchalin : « le progrès, notamment technologique, […] face aux défis écologiques et à la transition environnementale, doit pouvoir nous aider (19) ».

NOUS EN SAVONS DÉJÀ SUFFISAMMENT

Quelque chose change durant l’été 2020. L’enquête menée par nombre de collectifs et d’individus a nourri la révolte contre la pose à marche forcée des capteurs Linky (20). L’ampleur, l’endurance, la pugnacité et la qualité critique de ce mouvement attirent l’inquiétude et la convoitise des recycleurs roses, rouges, Verts. Leur succès aux municipales échauffe les ambitions des technocrates Verts  -  Piolle et Jadot en tête. Vont-ils  enfin supplanter les socialistes roses comme centre de futures « coalitions plurielles » ? Quant aux récupérateurs rouges – type Ruffin, Politis, France Insoumise – les voilà prêts à sauter sur un nouveau  dada, en attendant qu’une fermeture d’usine les ramène à la défense  du  pneu connecté français. Macron, lui, champion saint-simonien des technocrates libéraux et de la Start-up nation, est parfaitement « dans son rôle » lorsqu’il vole à la défense d’une nouvelle technologie de direction, plus rapide, plus puissante, de la Machine à gouverner. Quitte à recycler (décidément) la tirade du général de Gaulle, il y a soixante ans de cela :
« Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais quoi ? Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. » (14 juin 1960).
Les  réalités ?  La  bombe  et  les  centrales  nucléaires,  les  plans  d’aménagement  et  de développement chers à Bayrou et Mélenchon, les autoroutes, les cités HLM et les centres commerciaux. Tous les fléaux du « progrès » techno-industriel, du chaos climatique, des épouvantes virales et des destructions naturelles que « les générations futures », c’est-à-dire nous, devons aujourd’hui combattre envers et contre nos gouvernements « réalistes ». Il n’y a pas plus obtus que les technolâtres du « progrès ».

Les Verts ont d’ailleurs parfaitement raison de protester contre l’amalgame de Macron qui leur attribue fielleusement nos idées, celles de la critique radicale et anti-industrielle. Ils ne soutiennent pas moins la fuite en avant technologique que Macron. Simplement leur posture de défense des citoyens consommateurs les contraint à des simagrées de pure forme, afin de s’imposer comme les plus vigilants gardiens de leur « qualité de vie », et à s’assurer ainsi une rente électorale dont la croissance est indexée sur l’agonie de nos conditions de vie. Jusqu’au moment ultime où toute la caste politique verdie, convertie aux green technologies et réunie dans un même parti de l’état d’urgence vert, obtiendra l’approbation unanime des sondages et des  réseaux  sociaux  pour  abolir  toute  autre  liberté  que  celles  d’obéir  aux  contraintes réclamées par les citoyens connectés, et contrôlées grâce aux applications obligatoires et téléchargées.
En attendant, les Verts sont toujours prêts à faire durer l’agonie afin de conserver à la vie, au monde et à leurs électeurs-trices, les élu-e-s qu’ils méritent. Et c’est ainsi qu’ils se retrouvent avec leurs rivaux rouges/roses dans un même mouvement de soutien à la 4G et à la numérisation durable de nos existences.

En quelques semaines, tous les courants technologistes - libéraux, socialos, écolos - tentent de tirer parti d’un sujet qu’ils avaient jusqu’ici méprisé. La mise en scène d’un pseudo clivage entre « progressistes » et « Amish » n’ayant d’autre objet que la valorisation mutuelle des factions en lutte pour le pouvoir au sein du parti technologiste.
Qui des ingénieurs EELV, des saint-simoniens macroniens ou des saint-simoniens communistes, programmera les algorithmes de la « transition écologique » et de la « Machine à gouverner » ?

S’ils ont tiré les leçons des échecs précédents, les opposants sincères à la 5G et à la déshumanisation refuseront de brader leur légitimité « historique » et « de terrain » à leurs ennemis technologistes, contre un plat de lentilles médiatique. Les écolo-socialistes, rouges-verts, les Piolle & Ruffin si vous voulez, y gagneraient la direction publicitaire et flatteuse d’un mouvement qu’ils dévoieraient vers les sables mouvants des « moratoires » et des « conférences citoyennes », en attendant de les rabattre vers les urnes aux prochaines élections. Quel intérêt auraient ceux qui tirent à la fois leurs carrières, leur légitimité et leurs postes du système technicien à poser en termes véridiques la question de sa survie ?

Cependant, le moment est savoureux pour les lanceurs d’idées que nous tâchons d’être. Écoutons François Ruffin, le défenseur de l’emploi industriel (21) : « Pendant longtemps, il y a eu une relation entre progrès technologique et humain. Aujourd'hui, ce n'est plus du tout évident. On peut avoir le sentiment que parfois le progrès technologique se retourne contre l'humain. C'est une des raisons pour laquelle il faut de la démocratie lors de la mise en œuvre de nouvelles technologies (22). »

Eric Piolle, maire d’une smart city pilote : « C’est du délire total, cette course en avant moi ça me scandalise. C’est un modèle de société aussi, c’est ce qui permet de basculer dans cette smart city où on est plein de capteurs bourrés de partout (23). » Appelons cela l’hommage du vice à la vertu et souvenons-nous que le plagiat est la forme la plus sincère d’hommage. Quant au socialiste Olivier Faure, dont le parti nous traitait d’obscurantistes  il  y  a  peu  d’années,  le  voici  en  pleine  repentance : « Le progrès technologique n’est pas forcément un progrès pour l’Homme (24) ».

On ne peut qu’être frappés de retrouver les idées et les mots de la critique anti-industrielle dans les propos approximatifs de ces politiciens. Même la ministre Amélie de Montchalin reprend notre opposition entre technologistes et écologistes. Ni elle, ni Olivier Faure ne connaissent Pièces et main d’œuvre – à la différence de Piolle et Ruffin. Mais ces mots et ces idées ayant voyagé depuis des décennies, finissent par devenir des évidences. Ces échos à nos propres écrits répondent à ceux qui depuis l’automne 2000 nous demandent « quoi faire », et à qui nous avions écrit en première page de notre site :
« Nul à ce jour n’a trouvé d’autre moyen de transformer les idées en force matérielle, et la critique en actes, que la conviction du plus grand nombre. Nous soutenons que les idées sont décisives. Les idées ont des ailes et des conséquences. Une idée qui vole de cervelle en cervelle devient une force d’action irrésistible et transforme la réalité. C’est d’abord une bataille d’idées que nous, sans-pouvoir, livrons au pouvoir, aussi devons-nous être d’abord des producteurs d’idées (25). Pour produire des idées, nous nous appuyons d’abord sur l’enquête critique, aliment et condition première, quoiqu’insuffisante à toute action. »

Nos idées sont virales, et nous assistons à une épidémie. Nos idées : celles que nous avons produites depuis vingt ans et celles que vingt générations de penseurs et d’enquêteurs ont produites avant nous, afin que nous soyons mieux capables de vivre contre notre temps. Voyez « Notre Bibliothèque Verte (26) ».

COMPRENDRE CE QUE NOUS SAVONS

Certes, la contamination reste bénigne et les technocrates immunisés. Toute la revendication des Verts et Insoumis se borne au développement de la 4G et de la fibre à la place de la 5G et à la résorption « des zones blanches où les professionnels n’ont pas accès à des réseaux corrects (27) ». « Alors que tant de Français n’ont accès ni à la fibre, ni à la 4G, ni même à la 3G, l’effort doit-il se porter sur l’accès à un nouveau réseau ? », s’indigne Clémentine Autain (députée FI). Et du réseau, il en faut pour regarder les vidéos Youtube, Twitch et TikTok des Mélenchon, Autain, Ruffin et consorts.

Que l’humanité mute en amas cellulaires sur canapé, dotés de moignons résiduels pour glisser sur leur smartphone - et acquiesce à ce saut évolutif, révolte moins ces technologistes que la fracture numérique. Égalité oblige, tout le monde doit devenir ce machin avachi et dépossédé qu’est l’homme-téléphone. Sans réseau, plus de vie. Sans batterie, pas d’autonomie. Quel progrès pour les bavards de l’émancipation.

Technologistes verts et rouges demandent des garanties sur l’innocuité sanitaire des nouveaux réseaux, flattant ainsi les associations et pétitionnaires d’abord soucieux de leur santé. On a vu la même verdaille bureaucratique et associative exiger des chimères génétiques « sûres » dans les années 1990 et des nanotechnologies « encadrées » dans les années 2000. Aujourd’hui comme alors, ils ne combattent pas les causes des catastrophes, mais mégotent sur leurs modalités. Un « moratoire », ce n’est qu’un délai avant exécution. C’est ce qu’on demande pour gagner du temps et enterrer une contestation tout en se donnant l’air de la soutenir. Les « évaluations sanitaires et écologiques », on en connaît les résultats d’avance. Confiées à des laboratoires et à des institutions financées par l’État et les entreprises, dont les experts ont les mêmes intérêts matériels et idéologiques que ceux de leurs commanditaires, leurs études concluent invariablement qu’on ne peut établir un lien de cause à effet entre les activités criminelles des techno-industries mises en cause et les pathologies accablant leurs victimes. Voyez les précédents de l’amiante, du tabac, des pesticides, des pollutions radioactives et toute la kyrielle des « maladies de civilisation », du cancer aux maladies cardiovasculaires.
Ce que réclament les technologistes Verts/rouges, c’est précisément ce que l’État technologiste est prêt à leur accorder ; ce qu’il leur demande, dans un jeu de rôles bien réparti et mis en scène, de lui demander, afin qu’il puisse passer pour raisonnable et capable de concessions, cependant qu’ils passeront eux pour des opposants utiles et efficaces.  Révision des seuils d’exposition (permis de polluer), encadrement, traçabilité, expertise pseudo- indépendante. Bref, une gestion technocratique des nuisances, « [en nourrissant] le débat politique de données scientifiques (28) » (Clémentine Autain). « Pas de données scientifiques, pas de 5G (29) », radote la députée européenne EELV Michèle Rivasi. Elle aura ses données scientifiques et la 5G.

La connexion obligatoire, oui, mais safe. D’après les perturbateurs d’une allocution de Cédric Villani à Albi, ce monde de l’intelligence artificielle serait « inacceptable pour une raison simple : il s'appuie sur le réseau 5G qui, plus encore que les précédents, menace directement notre santé (30) ». Et donc, approuve Michèle Rivasi, « [développons] d’abord la 4G, mais aussi la fibre optique, qui n’émet pas d’ondes, plutôt que la 5G (31) ». Reconnaissons-lui du moins de la suite dans son inconséquence. L’Encyclopédie des Nuisances ironisait déjà en 1990, à son propos :
« Ainsi un "laboratoire indépendant" comme la CRII-RAD, fondé après Tchernobyl – indépendant de l’Etat mais pas des institutions locales et régionales -, s’était donné pour seul but de "défendre les consommateurs" en comptabilisant leurs becquerels. Une telle "défense" néo-syndicale du métier de consommateur – le dernier des métiers – revient à Ne pas attaquer la dépossession qui, privant les individus de tout pouvoir de décision sur la production de leurs conditions d’existence, garantit qu’ils devront continuer à supporter ce qui a été choisi par d’autres, et à dépendre de spécialistes incontrôlables pour en connaître, ou non, la nocivité. C’est donc sans surprise que l’on apprend maintenant la nomination de la présidente de la CRII-RAD, Michèle Rivasi, à l’Agence nationale pour la qualité de l’air, ou son indépendance pourra s’accomplir au service de celle de l’État (32). »

L’humain – ou plutôt le machin - standard façonné par un siècle de turbo-progrès n’a plus que sa santé à défendre. Les technocrates l’ont bien compris, qui retournent l’argument sanitaire contre tout risque de contestation. « La santé, c’est incontestable. Lorsque vous avez des oppositions à certaines technologies et que vous faites témoigner des associations de malades, tout le monde adhère (33) », disait Geneviève Fioraso. Et les promoteurs de la vie virtuelle de vanter les futures prouesses médicales de la 5G, après celles du nucléaire, des OGM et des nanotechnologies. Bientôt les robots-chirurgiens pourront opérer à distance les cancers dus à l’empoisonnement industriel de notre biotope. Qui veut éliminer les nuisances industrielles doit supprimer l’industrie. Ou s’en remettre à elle totalement, en mendiant quelques gouttes de remèdes aux laboratoires à poisons.

Quant à sa liberté de penser, de choisir et d’agir, à son autonomie dans la conduite de sa vie, l’humain 3.0 (le machin) s’en est délesté au profit de la Mère-Machine, de la planification bienveillante et automatisée qui le prend en charge et le protège de toute surprise. Et pour ça, la 4G suffit bien, plaide Stop 5G en Suisse : « La 4G est suffisante pour lire des vidéos en ligne […]. Il n’y a pas besoin de 5G pour les communications machine-machine, ni pour la télémédecine, les réseaux existants suffisent. Beaucoup d’applications prévues pour la 5G sont en fait des applications fixes et non mobiles. Les voitures autonomes peuvent fonctionner sans réseau ultrarapide, sur la base de leurs capteurs de bord (34). »

Rassurons ces connectés anxieux : les composants électroniques gravés en moins de 10 nanomètres grâce aux nanotechnologies, qui rendent vos smartphones si performants, ne contiennent pas de nanoparticules. Votre laisse électronique n’est pas toxique. Soulagement de l’association Robin des Toits,  qui s’est  donné « pour mission de confirmer que la téléphonie mobile (2G) peut être compatible avec la santé publique (35). »

Tous veulent donc des évaluations scientifiques. La « convention citoyenne pour le climat » demande un moratoire « en attendant les résultats de l’évaluation sur la santé et le climat. » Des députés Les Républicains demandent une commission d’enquête, inquiets de « l’absence de  données  relatives  aux  effets  biologiques  et  sanitaires  potentiels  dans  les  bandes  de fréquence considérées. » De leur côté, 70 élus EELV, PS, PC, FI, croient dans l’intervention de l’Anses (l’agence nationale de sécurité sanitaire). « Il nous semble indispensable d’attendre ses  conclusions  avant  de  déployer  la  5G (36) »,  écrivent-ils  dans  une  tribune  exigeant  un moratoire. Comme si l’Anses (ex-Afsse) en bonne agence de l’État, avait jamais fait preuve d’indépendance. Quels arguments leur restera-t-il quand elle aura garanti l’innocuité des réseaux ? Mais ils n’invoquent ce pseudo argument de santé que dans la certitude d’être promptement rassurés et de pouvoir ainsi soutenir l’imposition de la 5G, tout en feignant de se soucier davantage des électeurs anxieux que leurs rivaux macronistes d’En Marche.

À réduire les questions politiques et anthropologiques à des problèmes techniques, on se condamne à laisser trancher les spécialistes. Une aubaine pour les Verts, prétendus meilleurs ingénieurs du système, qui recyclent leur expertise dans une contestation d’ajustement. Quant à ceux qui n’ont pas les compétences, ils n’ont pas leur mot à dire. Écoutons une technologiste de droite, pour changer :
« Comment voulez-vous faire un référendum ? Les Français sont scientifiques ? [À propos du référendum sur la constitution européenne] ça n’a rien à voir, c’est comment on veut être gouvernés. On a le droit d’avoir un avis sur comment on veut être gouvernés (37). »

Mais si, Valérie Pécresse, la « planète intelligente » et ses réseaux communicants, c’est « comment on veut être gouvernés », justement. C’est même l’un des rouages de la « Machine à gouverner » que construisaient les cybernéticiens d’après-guerre. Voulons-nous  être gouvernés et nous gouverner par nous-mêmes, animaux politiques délibérant, ou confier l’organisation sociale de nos vies aux algorithmes gavés des datas collectées par la 5G ? Enfin une question sérieuse pour un référendum.

TIRER DES CONSÉQUENCES

« Peu d’hommes sont des hommes, dit le poète Novalis. C’est pourquoi les Droits de l’homme, extrêmement indécents, sont élaborés comme s’ils existaient réellement. Soyez des hommes et les Droits de l’homme vous reviendront d’eux-mêmes. »

Machines, Machins, encore un effort pour être des humains.

La validation des spécialistes est inutile à ceux qui pensent par eux-mêmes contre le techno-
totalitarisme. Comme toutes les technologies, la 5G demande : comment voulons-nous vivre ? Les experts en la matière, c’est nous, les vivants, et nulle étude scientifique ne peut ni ne doit y répondre à notre place.

Quant à nous, naturiens, anti-industriels, écologistes conséquents, qui ne confondons pas l’écologisme et le technologisme, non seulement nous ne voulons pas de la 5G, mais nous refusons la 4G, la 3G, la 2G, les smartphones, les réseaux sociaux et toute la machinerie cybernétique, même garantie sans danger pour la santé et l’environnement.

La défense de la nature et celle de la liberté sont indissociables et se conjuguent dans notre refus  du  monde-machine.  Voilà  pourquoi  nous  avons  d’emblée  combattu  le  téléphone portable, gadget de destruction massive de notre environnement naturel et social, de nos facultés intellectuelles et de notre sensibilité, de notre liberté et de notre autonomie (38).
Il n’y a jamais eu de « bons usages » du téléphone portable, pas plus que du smartphone. Le premier a bouleversé nos vies, le monde, nos rapports aux autres, au temps, à l’espace, à nous-mêmes, et ouvert la voie au second, conformément au projet des ingénieurs d’IBM, Motorola, STMicroelectronics, du CEA, etc., de nous fourguer un couteau suisse électronique, qui s’est révélé l’interface obligatoire pour survivre sur la smart planet.

Si les électrosensibles se plaignent d’être partout prisonniers du filet électromagnétique, tous, nous sommes prisonniers du filet cybernétique, sans ces zones blanches de paix et de liberté qui subsistaient au sein du monde industriel. Nous voici devenus des Smartiens dépendants de notre connexion à la Machinerie générale. Des passagers de nos propres vies comme de nos futures voitures. Qui tient le volant ?
Les algorithmes et les robots organisent désormais notre survie rationnelle, dans le dépotoir
planétaire issu d’un siècle d’« innovation techno-industrielle ». Ce que ni Macron, ni ses pareils technolâtres, ne peuvent dire, c’est d’où viennent ces « défis écologiques » qu’ils prétendent relever par de nouvelles innovations, après tant d’innovations accumulées depuis la lampe à huile.

La 5G ou la lampe à huile, jamais nous n’aurons un tel choix. On ne reviendra pas à la bougie parce que les ingénieurs de l’innovation et leur tactique de la terre brûlée ont rageusement détruit le monde de la bougie, interdisant tout retour en arrière. Un siècle de progrès sans merci a produit ce que ce fat prétentieux de Macron nomme en novlangue technocratique « la complexité des problèmes contemporains ».

Mais qu’un choix pareil, dans un univers parallèle, nous échoie par quelque faille spatio-temporelle, nous ferons le saut sans hésiter. La 5G sera bientôt dépassée par la 6G, après avoir suscité de « nouveaux usages » comme disent les sociologues et les marketeurs, qui auront comprimé toujours plus nos marges de respiration. Alors, les Verts demanderont qu’on en reste à la 5G et les Insoumis que tout le monde y ait accès. Et ainsi de suite, sans que rien ne change à la contrainte d’une vie sous état d’urgence écologique, ni à l’aliénation de masses amputées du goût de l’effort pour la liberté et dépossédées de toute personnalité. Sans nous.

Quoi qu’en disent les techno-fanatiques et les esclaves de la-vie-avec-son-temps, nul de ces maux ne menaçait nos aïeux du temps où ils se levaient et se couchaient avec le soleil. Ils n’avaient ni le confort, ni la facilité des machines électriques, la vie était rude et l’effort constant. Leurs souffrances valaient les nôtres. Mais le cours de leurs vies s’écoulait à son rythme naturel. Leur ciel était étoilé, respirable leur air et leurs arbres oiselés. Ils ignoraient le travail de nuit, le stress (le mot est contemporain du déploiement de l’électricité) et le burn out (sous-produit du téléphone portable). Leurs saisons et leurs gestes avaient du sens, et l’entraide n’était pas le nom d’un service municipal. Ils mouraient plus jeunes mais finissaient leurs jours à leur place, parmi les leurs, et non remisés dans des établissements aseptisés.
Leur monde était à leur mesure d’homme, et leur offrait l’espoir de pouvoir quelque chose. Leur horizon n’était ni le chaos climatique et démographique, ni le silence de la nature morte. Accessoirement, ils ont inventé la philosophie, la poésie et les mathématiques, fait la révolution, bâti les cathédrales, peint les toiles, écrit les livres et les partitions dont nous jouissons des siècles plus tard – à la lueur des lampes à huile.

Les marchands d’innovations prétendent que nos aïeux ont désiré l’électricité. C’est faux. Pas plus que nous n’avons demandé le téléphone portable et Internet, ils n’ont souhaité la force électrique. Il a fallu des campagnes de propagande, des incitations tarifaires, des expositions universelles opposant « villages nègres et alpins » et « maisons et fermes modernes » - et bien sûr des installations à marche forcée (barrages, lignes, etc.) accompagnées de discours sur le progrès (39) des décennies durant, avant que l’électricité ne leur devienne indispensable. On ne peut vivre sans électricité dans un monde électrifié. Sauf à se faire ermite. On peut vivre sans téléphone portable, comme nous, mais dans le monde de l’homme-téléphone, on commence à faire bizarre. Tel est le vrai visage de la technologie : un totalitarisme qui nous élimine sans douleur.

Bon, on va s’arrêter là pour aujourd’hui.
Pièces et main d’œuvre
Grenoble, septembre 2020

 

http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1357
https://chimpanzesdufutur.wordpress.com/category/analyses/

1. 14/09/20

2. France Info, 15/09/20

3. France Info, 16/09/20

4. Place Grenet, 22/07/20

5. Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes, 1992

6. Cf. « Et si on revenait à la bougie ? (Le noir bilan de la "Houille blanche"), Pièces et main d’œuvre,
19/04/19

7. Cf. Ivan Illich, La convivialité (1973), Energie et Equité (1973)

8. Cf. Memento Malville. Une histoire des années soixante-dix, Pièces et main d’œuvre (2005)
www.piecesetmaindoeuvre.com  et Pièce détachée n°14

9. P. Dubarle, « Vers la machine à gouverner… » in Le Monde, 28/12/1948

10. Résolution du 16 février 2017.

11. Cf. « 5G : quand Piolle, maire technologiste de Grenopolis, nous vole des éléments de langage », Pièces et main d’œuvre, 15/07/20

12. « 5G, une feuille de route ambitieuse pour la France », gouvernement et Arcep, 16/07/18

13. Le Parisien, 16/07/19

14. https://www.latribune.fr/technos-medias/telecoms/securite-des-reseaux-5g-le-parlement-adopte-la- proposition-de-loi-824476.html

15. Dépôt d’un amendement (rejeté) sur le choix des fournisseurs de logiciels dans les appels d’offres publics. Cf. http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/amendements/1832/AN/11

16. Présences, 11 mars 2019

17. https://avenirencommun.fr/livrets-thematiques/notre-revolution-numerique/

18. France Info, 14/09/20

19. France Info, 15/09/20

20. Cf. « Dans les filets de Linky » ; « Linky, objet pédagogique pour une leçon politique » et autres textes réunis dans la Pièce détachée n°79, Pièces et main d’œuvre (2013-2018)

21. Cf. « Réindustrialisons : quand Là-bas si j’y suis défend le cancer français » (2012), « Cancer français, la récidive » (2016), Pièces et main d’œuvre

22. Le Figaro, 3/09/20

23. « 5G : quand Piolle, maire technologiste de Grenopolis, nous vole des éléments de langage », art. cit.

24. AFP 15/09/20

25. « Pour l’enquête critique », Pièces et main d’œuvre, oct. 2005

26. http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1320

27. Vincent Fristot, ingénieur élu EELV à Grenoble, in Place Grenet, 22/07/20

28. Assemblée nationale, 15/09/20

29. La Provence, 31/08/20

30. Lettre à Cédric Villani, par « Un cloud d'opposant.es à la Start-up Nation »  (juin 2019).

31. La Provence, 31/08/20

32. Encyclopédie des Nuisances, Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer, juin 1990

33. France Inter, 27/06/12

34. www.stop5G.ch

35. L’association Robin des Toits, https://www.robindestoits.org

36. « 5G, numérique : nous voulons un débat démocratique », tribune de 70 élus, art. cit.

37. Valérie Pécresse, France Info 17/09/20

38. Cf. Le téléphone portable, gadget de destruction massive. Pièce détachée n°93 et en ligne sur www.piecesetmaindoeuvre.com
 

 

 

 

 

ENTRETIEN AVEC PMO SUR LA 5G

5G : l'entretien que vous auriez pu lire dans Le Monde

Nos lecteurs savent que nous ne faisons pas partie de la Société des Amis du Monde, l’organe central de la technocratie. Nous ne quémandons jamais la faveur d’une tribune dans ses pages « Débats », mais nous avons accepté pour la troisième fois en vingt ans, de répondre aux questions d’un de ses journalistes. Les deux premières fois, il s’agissait des nanotechnologies et de la tyrannie technologique ; cette fois de la 5G et du monde-machine. L’article du Monde vise essentiellement à valoriser les parasites et récupérateurs du type Piolle et Ruffin (1). Il n’était pas question qu’il paraisse in extenso. Raison de plus pour le publier nous-mêmes en ligne.

Le Monde : Comment expliquez vous l’opposition croissante à la 5G et que des partis de gouvernement se joignent à ce combat qui était encore marginal il y a quelques mois ?

Pièces et main d’œuvre : La 5G est la dernière vague de l’emballement technologique qui, depuis 50 ans, accélère l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine. Comme à chaque étape, une minorité refuse l’injonction à « vivre avec son temps », ainsi que la déshumanisation et la dépossession par l’automatisation.
Cette minorité – méprisée par la technocratie et ses porte-paroles médiatiques – s’est fait entendre plus que d’ordinaire à l’occasion du déploiement à marche forcée des compteurs- capteurs Linky. Nous avons animé des dizaines de réunions publiques à travers la France, réunissant des publics de plus de 100 personnes (avec des pointes à 300), même dans des villages, où s’exprimait ce refus du premier objet connecté imposé (2). Si la presse nationale a longtemps ignoré ce mouvement démarré en 2016, puis l’a tourné en dérision (en gros, un mouvement de « ploucs » ignorants), une revue de la presse locale entre 2016 et 2019 donne un aperçu de l’ampleur et de l’intensité de ces débats avec des « gens normaux », non militants – d’abord surtout des retraités, puis de plus en plus de jeunes.
Après des années d’enquête sur la smart city, la ville-machine et la société de contrainte (3), nous, Pièces et main d’œuvre, avons été les premiers surpris par ce mouvement de fond. Lequel ne s’est pas arrêté avec le déploiement de Linky, mais a élargi sa réflexion au gaspillage énergétique de la société électrique, à la société-machine et à la 5G, indispensable à l’interconnexion des milliards d’objets connectés censés fonctionner à notre place.

Cette opposition s’enracine dans des décennies de contestation de la société industrielle – au moins depuis les luttes anti-nucléaires des années 1970, lorsque des dizaines de milliers de manifestants scandaient : « société nucléaire, société policière » (cf. Malville, 31/07/1977). Défense de la nature et de la liberté : les deux sont indissociables et se conjuguent également dans le refus du monde-machine et de la 5G. C’est qu’en cinquante ans, bien des esprits ont pu mesurer les dégâts du progrès technologique sur la nature et la liberté.

Les Verts d’EELV ont méprisé cette vague, avant d’en mesurer l’ampleur et de tenter de s’y raccrocher. Eric Piolle, maire EELV de Grenoble et ingénieur, tient un discours anti-5G opportuniste, en contradiction avec le soutien de sa municipalité et de la métropole aux projets de smart city et d’Internet des Objets, ou avec l’implantation sur son territoire d’un centre de recherche de Huawei, champion chinois de la 5G, dont les élus se félicitent (4). Ils ne sont pas écologistes mais technologistes, et comptent sur la « planète intelligente » interconnectée pour rationaliser/rationner les ressources résiduelles : c’est l’Enfer Vert (5).
Quant à la gauche, y compris le fakir Ruffin, elle tente de surfer sur la vague verte pour mieux la dévier vers son anticapitalisme foncier. Les centrales nucléaires, la cybernétique et la 5G, d’accord, mais « entre les mains des travailleurs » et du service public. Ils n’ont jamais renoncé au projet « CyberSyn » (Synergie cybernétique) du Chili socialiste d’Allende.

Notez que la base sociale de cette gauche progressiste et d’EELV, c’est la classe technocratique (ingénieurs, chercheurs, cadres, entrepreneurs, etc), qui n’a aucun intérêt à la remise en cause de l’organisation techno-scientifique du monde. Voilà pourquoi ses critiques de la 5G se bornent aux « risques sur la santé » et à la « fracture numérique ». Elle s’accommoderait fort bien d’une 5G « saine » et accessible à tous.
Quant à nous, nous ne voulons pas seulement supprimer les nuisances (écologiques et sanitaires), encore moins les « encadrer » à l’aide de « normes », mais combattre l’expansion du techno-totalitarisme.

Malgré les différences de fond que vous soulignez, les prises de positions des Verts ou de Ruffin peuvent-elles servir un discours et une méthode plus radicale comme celle que vous prônez ?
Subsidiaire : beaucoup de cadres écolos se réclament d’Ellul, est-ce du « braconnage » ?

Les oscillations d’EELV et des partis de gauche ne servent au mieux que de baromètre et de symptômes. Quand la température monte et que l’opinion prête l’oreille à la critique radicale des anti-industriels (alias luddites, naturiens, naturistes, décroissants, etc.), les politiciens arrivistes (type Brice Lalonde, Noël Mamère, Dominique Voynet, Dufflot-Placé, etc.), et les petits appareils récupérateurs (vous avez le carnet d’adresses), s’accaparent leurs thèmes pour les détourner au profit de leurs carrières personnelles et de leur projet technocratique collectif. « Green New Deal » (EELV), « planification écologique » (France Insoumise), « alliance rouge- verte », etc.
L’histoire du mouvement écologiste – c’est-à-dire anti-industriel - est criblée de ces pillages, déjà dénoncés en leur temps par Ellul et Charbonneau. Voyez Le Feu Vert. Autocritique du mouvement écologique de Bernard Charbonneau (1980) : « Le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition très minoritaire, dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra faire autrement. » Opinion partagée par André Gorz dans Ecologie et liberté (1977).

Les cadres Verts (Bové, Mamère ou le néo-maire de Bordeaux) qui se réclament d’Ellul le falsifient à temps plein – ne serait-ce qu’en prétendant exercer le pouvoir : « L’écologie n’a rien à gagner à se transformer en parti politique et à se livrer au combat électoral (…) Il manque aux écologistes une analyse globale du phénomène technique et de la société technicienne » (6).

Et encore : « Il faut radicalement refuser de participer au jeu politique, qui ne peut rien changer d’important dans notre société. Je crois que l’anarchie implique d’abord l’"objection de conscience" (…) qui doit s’étendre à toutes les contraintes et obligations imposées par notre société (7). » Ils sont « elluliens » comme Guy Mollet était « marxiste ».

Loin de servir nos idées – les idées écologistes – ces piratages politiciens sont un obstacle : ils brouillent les idées et embrouillent les esprits. Sur les nanotechnologies, que nous avons dès l’abord dénoncées (nous, Pièces et main d’œuvre) comme l’entrée dans le nanomonde (8) et le transhumanisme, une rupture anthropologique, tout de même, que tout confirme à vitesse accélérée (9), les Verts ont falsifié nos alertes et nos enquêtes pour les réduire aux sempiternels « risques sanitaires » et réclamer un encadrement de la pollution aux nanoparticules – tout en votant à Grenoble les délibérations pour la construction de Minatec (10), premier pôle européen des nanotechnologies (inauguré en 2006). Ils nous expliquaient alors que « les gens seraient plus sensibles aux arguments de la santé et du coût financier ». Même calcul pour la 5G. Nous refusons ce mépris des « gens » : nous leur faisons confiance pour saisir le mouvement profond de machination de nos vies, de nos corps, du monde et de la société – dont ils se plaignent d’ailleurs chaque fois qu’on les écoute vraiment, avec patience et attention.

Quant à Ruffin, nous le connaissons assez pour jauger sa sincérité écologiste (11). Après avoir défendu l’industrie du PVC (contre la fermeture de sites Arkema), productrice de cancers en masse chez les salariés et le voisinage de notre vallée du Grésivaudan, il est revenu à Grenoble soutenir l’usine Ecopla dont nous demandions la fermeture, en dépit des ravages que l’aluminium inflige aux vallées alpines et à leurs habitants depuis des décennies. Maintenant que monte la marée verte, notre surfeur tente de chevaucher la vague de la décroissance et d’embobiner les bonnes volontés au service de son fabuleux destin. Croire que sa notoriété et son chalutage médiatique serviraient la cause de la nature et de la liberté, reviendrait à confier au chasseur la défense du loup.

Voilà pourquoi nous n’avons jamais compté que sur nos propres forces, et sur celle de nos idées, pour exposer les motifs de notre insoumission au monde-machine. Et nombre de vos lecteurs le savent parce qu’ils les partagent plus ou moins : nos idées circulent de façon incomparablement large au regard de nos forces (enfin, de notre faiblesse), hors de toute organisation, de tout parti, de tout réseau d’influences, de toute connivence des mass media. C’est la vie.

Propos de Pièces et main d’œuvre recueillis par Abel Mestre, août 2020


1. « Protection de la santé, lutte contre le consumérisme… Pourquoi une partie de la gauche s’oppose à la 5G », Le Monde, 17/08/20

2. Cf. « Le compteur Linky, objet pédagogique pour une leçon politique », www.piecesetmaindoeuvre.com

3. Cf. L’industrie de la contrainte, Pièces et main d’œuvre, L’Echappée, 2011

4. Cf. « 5G : quand Piolle, maire technologiste de Grenopolis, nous vole des "éléments de langage" », www.piecesetmaindoeuvre.com

5. Cf. L’Enfer Vert. Un projet pavé de bonnes intentions, TomJo, L’Echappée, 2013.

6. J. Ellul, P. Chastenet, A contre-courant. Entretiens (1994)

7. J. Ellul, Anarchie et christianisme (1988)

8. Cf. Pièces et main d’œuvre, Aujourd’hui le nanomonde. Nanotechnologies, un projet de société totalitaire (L’Echappée, 2008) ; Terreur et possession. Enquête sur la police des populations à l’ère technologique (L’Echappée, 2008)

9. Cf. Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme, Pièces et main d’œuvre (Service compris, 2017)

10. Cf. « Quand les Verts vendent Minatec » (2018) ; « Quand les Verts "s’opposent" à Minatec » (2006), www.piecesetmaindoeuvre.com

11. Cf. Métro, boulot, chimio. Débats autour du cancer industriel (Le Monde à l’Envers, 2012) et « Cancer français : le récidive. A propos d’Ecopla et de l’aluminium » (2012), www.piecesetmaindoeuvre.com

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